mardi 21 mai 2013

RATATATATA !



- Attendez une seconde. Première scène. Johnnie le saxophoniste joue dans une péniche recyclée mi-club de jazz, mi-boxon. Scène deux. Notre musicien rentre chez lui et trouve sa copine Connie avec, juste sur la tempe, comme un petit coquelicot. Et il file direct, via un cargo-mixte, au « Tropicana », à La Havane où le régime du dictateur Batista vit ses dernières heures (mais ça, il le sait pas). Vous avez oublié quelque-chose entre les deux, rassurez-moi ?
- Que je vous explique. L’histoire commence le 11 novembre 1918. « Les canons se sont tus. Certains fêtent leur victoire tandis que d’autres rêvent déjà d’une revanche à venir. Comme le caporal Hans-Joaquim Stalh à qui il ne reste que le goût amer de quatre années de luttes inutiles... »
- Ah ! C’est le texte.
- Oui. « A quelque distance devisent trois natifs de Bâton Rouge... »
- Pourquoi Bâton Rouge ?
- Le nom me plaisait. Bref, ils viennent d’arriver sur le front et ils sont, quant à eux, assez déçus de ne pas avoir étrenné leur nouvelle mitrailleuse.
« Barney - dit l’un d’entre eux - puisqu’on te dit que c’est l’armistice... »
« Juste le temps d’essayer cette bécane, histoire qu’on rigole un brin ! »
RATATATATA ! (C'est le texte de l'image publiée)
- Je savais bien que vous aviez des préjugés au sujet des gens de Bâton-Rouge. Alors Barney, histoire de s’amuser, coupe en deux un soldat allemand et alors que l’armistice vient d’être signée.
- Voilà. « Visez ce que ce BOCHE trimballait sur lui (Barney ramasse un Lüger P08) Un flingue comme ça, c’est mieux que toutes les médailles du monde ! » Et il rapporte au pays son trophée de guerre. Ça lui portera pas chance...
- Vous aviez vraiment perdu l’esprit : un truc sur la guerre des tranchées, ça peut pas marcher !

Textes extraits de Lüger et Paix: Nolane / Claeys

La Havane, « la ville où l’on ne dort jamais »...



- Je vois : l’histoire de Johnnie le saxophoniste se termine sur une dernière complaisance de votre part : le dessin de vieux rafiots à l’étrave droite et de vieux coucous, de préférence amphibies.
- Qui, ni les uns, ni les autres, n’ont les faveurs du public ?
- En tous cas très peu. Où la fuite de ce personnage se termine-t-elle ?
- A l’origine, c’était dans la presqu’île du Yucatan. Mais, vous vous en souvenez peut-être, de vicissitudes en changements de propriétaires (Les Humanos finirent en les mains d’un consortium suisse), l'album ne fut jamais achevé... Et donc Johnnie se retrouve à Cuba, plus précisément du côté de La Havane, « la ville où l’on ne dort jamais ». Là, il est engagé pour jouer au « TROPICANA »...
- Le célèbre casino dont les artistes disaient : « Rien ne pouvait rivaliser avec le sueño qu’était le Tropicana. Le Tropicana, c’était le sommet. Premier danseur ou simple choriste, vous aviez le sentiment d’appartenir à la famille royale... »
- Exactement. Au « TROPICANA », Johnnie est au PARADIS et il pense que c’est pour la vie...
- Nous sommes FIN octobre 1958...

Un p'tit coqu'licot



- Johnnie le saxophoniste rentre donc chez lui après une nuit où toutes les activités artistiques ont pu s’exprimer. En particulier...
- N’insistez pas, chacun aura compris. Et faites en sorte qu’il évite de penser, chemin faisant, au Kapellmeister de Leipzig. En particulier à cette « FUGUE où le nom de BACH est utilisé en contre-sujet et sur laquelle est mort le compositeur ».
- Parce que Bach, lui non plus, n'intéresse personne ?
- Une toute petite chapelle. Laquelle n’est pas prête, de toutes manières, à des fantaisies où l’on mêle l’Art de la Fugue et l’Art de la Turlutte !... Tiens, mais voici la copine de Johnnie: Connie, celle qui fait dire aux hommes « OUPS ! »
- Ou « GASP ! », ça dépend desquels.
- L’image DEUX me fait songer à cette chanson :
« Mais, sur le corsag' blanc,
Juste à la plac' du cœur,
Y avait trois goutt's de sang
Qui faisaient comm' un' fleur :
Comm' un p'tit coqu'licot, mon âme !
Un tout p'tit coqu'licot.
- Sauf que dans cette histoire, le petit coquelicot se trouvait plutôt sur la tempe… « Le climat devenait carrément mortifère : il était temps de changer d’air ! » pense Johnnie.
- Et il prend le premier train, Gare Saint Lazare... Vous aimez dessiner les machines à vapeurs, n’est-ce pas ?
- Oui, beaucoup... Oooh ! Les locomotives ont, elles aussi, un très faible lectorat ?
- Juste quelques très vieux cheminots qu’ont connu l’époque héroïque de la PACIFIC 231. Mais ils préfèrent la lecture de « La Vie du Rail » »...

samedi 18 mai 2013

Une soirée mi-jazz, mi-boxon.



- NON !
- SI ! Johnnie le Saxophoniste, un nom facile à retenir, perçoit en nature une partie du cachet que lui vaut sa prestation musicale dans une soirée mi-jazz, mi-boxon. Admirez, au passage, ma science de l’anatomie et comme ce dos est magnifiquement sculpté. Du Michel-Ange !
- Passons.
- Comme nous passons sur la longue scène de luxure qui suivait. D’ailleurs, pour la réédition, je l’ai supprimée. Mea Culpa, mea maxima culpa et tutti quanti... C’est ma seule faute et, quand ce pauvre Nolane ouvrit le livre, il fut proprement scandalisé : « M’enfin ! - s’était-il exclamé - Ce n’était pas dans le script ! Attends que l’éditeur (qui ne lisait pas les livres qu’il publiait. Un éditeur, quoi !) découvre cette funeste et sournoise initiative de ta part... Ah ! Je vois soudain l’horizon se couvrir de noirs nuages. Peut-être même l’exil se profiler...»
Une prédiction si juste que la semaine suivante l’ouvrage était dans les bacs de soldes et que lui-même déménageait pour le Québec…
- Vous inventez.
- Non, j’arrange simplement les faits. « C’est l’esprit vide mais les poches pleines que je sortis dans l’air du petit matin… » : ce sera le texte, image deux.

Savannah Babe



Le texte : « Savannah Babe, c’était aussi et surtout le nom d’une « FLYING FORTRESS » que j’avais pilotée au-dessus de l’Allemagne nazie...
Seize tonnes d’acier riveté, le tout hérissé de treize mitrailleuses BROWNING de 12,7...
Le B17 était un ami solide aux commandes duquel chaque pilote se sentait capable d’aller en ENFER... Et, mieux, d’en revenir !
- Aie ! - qu’elle fit - Si plus personne, en dehors de quelques vieux SCHNOCKS dans votre genre, ne s'intéresse au JAZZ BE-BOP et à Charlie Parker, il y a encore moins d’amateurs de bombardiers lourds !
- Vous pensez que j’ai accumulé les sujets voués à l’indifférence ?
- Pardi ! Vous aviez cependant des excuses : la perte, par ALBIN MICHEL, de tout l’album « L’Été Noir » et avant même sa photogravure, vous avait plongé dans une mélancolie encore plus NOIRE que nature ! C’est dans cet état que vous vous êtes lancé dans un projet littéralement insensé. Vous aviez construit toutes sortes de maquettes au 1/32ème, de Flying Fortress, de Messersmith 262, de chars TIGRE ou SHERMAN, acheté un saxophone ténor et une trompette, écumé les anciennes casses militaires, fréquenté les salons d'armes anciennes. La bibliothèque se remplissait d’ouvrages sur le Syndicat du Crime aux USA, le « McCarthisme », la Guerre Froide, le JAZZ WEST-COAST, le raid sur Dresde, les faits étranges collectés par Charles Fort ou plus fada encore, les histoires de VIKINGS et les légendes nordiques…
- Bon, je saute le passage du RAID sur DRESDE.
- Et nous en arrivons à... NON !

Johnnie le Saxophoniste



- Et si nous en revenions à notre histoire ?
- Celle de Johnnie le Saxophoniste ?
- Ah ? Il s’appelle Johnnie ?
- Un nom pratique et facile à retenir. Comme « Joë le Taxi »...
- OK. Mais, bien que je comprenne votre désir de ne pas infliger au lecteur trop de mots, il faudrait le dire.
- Que je suis devenu sobre ?
- Non : que votre personnage principal s’appelle Johnnie !
- Je note. « J’enchaînai sur une composition personnelle : Savannah Babe, un morceau BE-BOP à la manière de Charlie Parker... » C’est le texte de l’image TROIS.
- BE-BOP et Charlie Parker : vous craignez pas que cela fasse beaucoup de noms pour les petites cellules grises du lecteur ?
- Je peux très bien ne rien écrire : faudrait savoir ce que vous voulez !
- D’ac.
- « Au début de ma carrière, le Ténor était l’instrument-roi puis Parker mit l’alto à la mode et tout le monde dut sonner comme lui pour trouver du travail... »
- Image QUATRE, donc. Un peu pour JAZZEUX, votre truc. Mais bon.... Au fait.
- Oui ?
- Images UN et DEUX : ce sont mes fesses que vous avez représentées et non celles de votre modèle.
- Cela n'intéresse personne.
- Si, à commencer par moi !

jeudi 16 mai 2013

« La Libraire Nymphomane »



- Remarquez : c’est une bonne nouvelle pour l’écologie.
- Quoi donc ?
- Que les hommes soient si simples que leur mode d’emploi tienne sur le dos d’un ticket de métropolitain.
- Et que leurs rêves soient faits de l’étoffe de l’imperméable sous lequel les jeunes femmes sont toutes nues ?
- Ou de l’étoffe de la blouse des infirmières qui prônent le même dédain pour les sous-vêtements. Ah, ça, vous n’en avez raté aucune.
- Si, hélas. Je viens de voir sur le « MUR » d’un ami la reproduction d’une jaquette américaine. « La Libraire Nymphomane », ça s’appelle (1).
- Ah, je vois : celle-ci renverse le chaland qui voulait simplement acheter les œuvres complètes de Saint Augustin.
- Et elle l’enfourche fougueusement.
- Vous déplorez bien sûr que personne ne ait jamais demandé d’illustrer cette forme de harcèlement ? Oh ! Elle est devenu blonde, votre copine la strip-teaseuse ?
- Absolument : d’une image à l’autre.
- Déjà que vous avez des problèmes de narration, si vos modèles changent aussi radicalement de couleur de cheveux d’une séance à une autre...
- Un vrai cauchemar !

« Paris-Fripon »



PARTY GIRL.
- A ce chapitre, il faut ajouter cette planche d’une totale gratuité, ajoutée (on se demande bien pourquoi) dans la version Albin Michel de « Paris-Fripon ».
- Je me repends. Dans la version définitive, elle a été retirée ! Mais je voudrais revenir encore un peu en arrière.
- Vous conduisez, de toutes manières, le regard rivé dans le rétroviseur.
- Simplement à deux images plus bas : « du coup je me souviens du visage de chacun d’entre eux et même ceux qui ont disparus continuent à vivre sur les jaquettes... » Dans « Le Portrait de Dorian Gray », Lord Henry dit : « Votre jeunesse s’en ira, votre beauté aussi, et alors s’ouvrira l’ère des triomphes médiocres. Le souvenir de votre passé vous les rendra plus amers que des défaites. Chaque mois qui s’écoule vous rapproche de quelque chose d’effroyable. Le temps est jaloux de vous, et s’acharne sur vos lys et vos roses. Votre teint jaunira, vos joues se creuseront, votre regard s’éteindra. Les simples fleurs des collines se fanent mais fleuriront de nouveau. Ce cytise sera aussi doré en juin prochain que maintenant. Dans un mois, cette clématite se couvrira d’étoiles pourpres qui tous les ans illumineront de nouveau la nuit vert sombre de ses feuilles. Mais votre jeunesse ne recommencera pas. Le rythme joyeux de nos vingt ans s’évanouit insensiblement. Nos membres faiblissent, nos sens s’épuisent... » Et, du coup, le jeune DANDY s’écrit en regardant son portrait : « Si je demeurais toujours jeune et que le portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu'il en soit ainsi. Il n'est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme ! »
- Vous voulez dire que votre copine la STRIP-TEASEUSE restera toujours ainsi ?

« Party Girl »



- Avec vos incessantes digressions, on finira par ne plus rien comprendre à votre histoire.
- Savez ce qu’écrivit Paul Claudel ?
- L’auteur du « Soulier de satin » ?
- Oui, une pièce pièce qui dure environ onze heures : « Heureusement qu’il n’y avait pas la paire !» s’exclama Sacha à la fin de celle-ci.
- Essayer de vous concentrer ! Qu’écrivit par ailleurs le frère de Camille ?
- « L’ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est le délice de l’imagination
».
- N’en profitez pas et revenez-en à vos histoires de « Party Girl »...
- Ah, oui : nous en étions au moment où Connie fait son entrée sur scène et les hommes font « OUPS »
- Ou même « GASP ! », ça dépend...

« Le Parrain de la Balance »



- Dans le quartier chic de La Balance, notre vie était devenue un vrai ROMAN NOIR, avec des tueurs qui s'enfuyaient par notre terrasse...
- Et sans que nous nous rendions compte de rien: il était temps de se mettre au VERT.
- Nous sommes partis dans le Lubéron... Le fait à retenir dans tout ça, c’est que celui que l’on nommait volontiers « Le Parrain de la Balance » devint une célébrité. Il fit même la « UNE » du Méridional...
- Grâce à cette couverture. C’était pour « Tous les chemins mènent au cimetière » de JOHN EVANS, dans la collection « Le miroir obscur ». Le numéro 59, très exactement...
- Plus dure sera la chute...

« Connie défit son corsage »



- C'était Ève qui tenait le rôle. Elle venait d'avoir dix-huit ans...
- Et vous avez mis de l'ordre à vos cheveux ?
- Et pourquoi pas « un peu plus de noir sur mes yeux » pendant que vous y êtes ! Non, arrivé à ce point, je me demande...
- Oui ?
- Le texte, déjà deux fois remanié et selon les versions, disait : « Connie défit son corsage »...
- Ça fait doublon avec l’image.
- Et comme le type au nœud-papillon vient de faire « Oups ! » ou « Gasp ! », ça dépend des versions, je pourrais simplement écrire sur l’image UNE : « Elle faisait souvent cet effet-là, Connie... »
- Ainsi le lecteur peut concentrer toute son attention sur votre goût du décor.
- Voilà. Nous en arrivons à l’image DEUX et au Maître de Cérémonie...
- Oh, mais je le reconnais celui-là : c’était le concierge quand nous habitions dans le quartier de La Balance, ce bel appartement au pied du Palais des Papes, avec vue sur le Rhône et, plus loin, sur la Tour Philippe le Bel…
- Vous en souvenez-vous : un matin, les inspecteurs de police ont sonné. Ils voulaient savoir si nous avions entendus des bruits, dans la nuit.
- De dangereux individus seraient enfuis - pensaient-ils - en passant par les toits et, peut-être, notre terrasse…
- Ils venaient de commettre un massacre dans l’Hôtel Sofitel, lequel était imbriqué dans le corps du même bâtiment…
- Mais nous n’avions rien remarqué...
- Bien que cet été-là fut si chaud que la grande porte-fenêtre était restée grande ouverte toute la nuit...
- Notre vie était devenue un vrai ROMAN NOIR.
- Il était temps de se mettre au VERT...

mercredi 15 mai 2013

« Oups ! » ou « Gasp ! »



- Ah, la la ! - qu'elle gémit - Épouser un artiste, c’est à priori terriblement romanesque mais la malheureuse oublie qu’elle convole avec un type déjà marié...
- Vous exagérez encore.
- Pas du tout. Et je ne parle même pas des folles dépenses entraînées par la pratique de votre « art » : ainsi, et puisqu’il est question de saxophone, vous avez fini par en achetez un !
- Ténor. J’ai toujours préféré...
- Mais vous n’aviez toujours pas apprit à en jouer et cela se voit.
- Si vous ne l’aviez pas dit, personne ne s’en serait rendu compte !
- Par contre, le texte était très bien.
Image 1 : 16 octobre 1958. Et une portée de notes de musique, celles de « My Funny Valentine »...
Image 2 : Connie entra en scène.
Image 3 : « Oups ! » ou « Gasp ! », ça dépend des versions !
- « Oups ! » ou « Gasp ! », c'était toujours Ève qui tenait le rôle. Elle venait d'avoir dix-huit ans...
- Et vous avez mis de l'ordre à vos cheveux ?

mardi 14 mai 2013

« Lo Squartatore di New York »



- Ah, non: cela est trop horrible et vous ne pouvez le publier !
- Croyez-vous ?
- Certaine : dessinez toutes les polissonneries qui vous passent dans la tête mais, de grâce, évitez de telles scènes, inspirées, je m'en souviens, par ce film de Lucio Fulci... Comment s'appelait-il déjà ?

« La Vie d’Artiste »



- Quoi que vous en disiez, et quelles que soient les fallacieuses explications que vous donnerez, je m’inquiète quand je considère ce catalogue atterrant que vous avez réalisé du fond de votre antre. Car, à cette époque lointaine, que les plus jeunes de vos lecteurs n’ont pas connu...
- Comme « La Bohème » ?
- Voilà. Je reprends. En ces temps anciens, des séries comme « CRIMINALS MINDS » ou « La Fureur dans le Sang » n’existaient pas...
- C’est que j’ai tout réalisé d’imagination !
- C’est bien ce que je vous reproche et ce qui justifie mes inquiétudes : qu’un type qui n’avait jamais vu ou lu le moindre truc sur les serials-killers, ait autant de mauvaises idées !
- Les auteurs que j’illustrais avaient leur lourde part de responsabilité.
- Pas de faux-fuyants, vous ai-je dit. Pouvez-vous jurer que cette scène était dans...
- « La Vie d’Artiste ».
- Celle avec « Cette fameuse fin du mois / Qui depuis qu'on est toi et moi / Nous revient sept fois par semaine » ?
- Non, pas cette histoire-là, une autre...
- Dans laquelle y’avait un gars qu’était tourmenté, menotté au radiateur en fonte d’un sous-sol qui aurait pu être celui du « Mas de la Terreur » ?
- Dieu Tout Puissant ! Comment voulez-vous que je me souvienne ?

Une litote



« La Ferme de la Terreur ».
Ou plutôt « Le Mas de la Terreur », mais ça sonne mal à l’oreille.
Elle vient de dire : « C’est curieux cette manie que vous aviez à ne distribuer que des rôles funestes à tous ceux et à toutes celles qui tombaient, au bout d’un mauvais chemin, sur le MAS de Lagnes où vous tapissiez telle une bête sournoise et malfaisante.
Il lui a répliqué : « Au moins, et contrairement aux clients de l'Auberge Rouge, ils en ressortaient... » (1)
« Mais drôlement arrangés ! » qu’elle a conclu au filet.
- Tout le monde imaginait, en voyant votre production, que les pires horreurs se commettaient derrière les murs épais de ce mas. Assez curieusement, les candidats et candidates se bousculaient au portillon... « Dragon Chinois et Chloroforme », c'était le titre que vous aviez donné à ce nouveau forfait dont vous étiez encore le maître de cérémonie. C’est pourtant vrai : vous sur-jouez toujours un peu.
- Un peu ?
- C’était une figure de rhétorique, pour ainsi dire une litote !

« DÉLIVRANCE »



- Ça me revient !
- Quoi donc ?
- La destination de la précédente illustration.
- Ne vous inquiétez pas : j’avais, en bas de page, ajouté une note qui palliait à vos absences.
- Vraiment ? Comme c’est chic. L’auteur...
- Richard D. Nolane.
- Voilà : c'est le nom que je cherchais !
- Sait-il (c’est une parenthèse) que, sur l’une de vos illustrations pour la collection N&O, il a fini dans la peau d’un RED-NECK de l’Arkansas (ou du Kansas, enfin ce genre de bled) et qui attend, dans sa vieille ferme isolée du monde, le badaud égaré...
- Genre tout commença par une nuit sombre, le long d'une route solitaire de campagne, alors qu'il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva !
- Mais il n’a pas la chance de David Vincent et il tombe, le touriste, sur un plouc tendance « DÉLIVRANCE » qui le chope vite fait et lui inflige toutes sortes de mauvais traitements...
- Avant de l’occire proprement à coups de bêche et de l’enterrer sous son poulailler...
- C’est curieux cette tendance que vous aviez à ne distribuer que de mauvais rôles à ceux qui tombaient eux-mêmes, au bout d’un mauvais chemin, dans votre ferme de Lagnes.
- Au moins, ils en ressortaient.
- Mais drôlement arrangés !

Un voile d'HABIT ROUGE



- Tout nu, quelle horreur !
- Mais avec un voile d'HABIT ROUGE !

Des histoires d’OVNIS



- Oublions vos histoires de Fregoli et revenons à nos moutons. Ou plutôt à celles, d’histoires, de « CHAMBRE AVEC VUE ». Ici des « FLYING SAUCERS ». Pas du tout votre domaine...
- C'était une commande.
- Pour qui ?
- Comment voulez-vous que je m’en souvienne. Des histoires d’OVNIS, probable.
- En parlant de ces trucs volants, vous vous êtes inspiré de quel film ?
- Il s’agit, ça j’en suis certain, de la soucoupe volante des « ENVAHISSEURS »...
- « David Vincent les a vus... » Quel souvenir !
- « Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d'une route solitaire de campagne, alors qu'il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva. Cela a commencé par une auberge abandonnée et par un homme devenu trop las pour continuer sa route. Cela a commencé par l'atterrissage d'un vaisseau venu d'une autre galaxie. Maintenant, David Vincent sait que les envahisseurs sont là, qu'ils ont pris forme humaine et qu'il lui faut convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé… »
- Dites ?
- Oui ?
- Vous avez décidé de porter à nouveau HABIT ROUGE ?
- Deux longues années de boycott, cela suffisait. Et puis, SANS, j'avais l'impression de me promener tout nu.
- Tout nu, quelle horreur !

Le coup de l’escalier



Le coup de l’escalier (variante)
- L’escalier peut être simplement suggéré par son ombre portée sur le mur : plus facile à dessiner et effet garanti.
- Un procédé purement cinématographique. D’ailleurs, vous parlez plus de cinéma que de dessin et certains doivent se demander si vous n’avez-vous jamais songé à passer derrière la caméra ?
- Trop difficile à monter, un film, je n’aurais jamais eu les nerfs pour ça.
- D’autant que vous n’arrivez même plus à monter un simple ALBUM de dessins.
- C’est ce qui s’appelle un coup bas ! Vous savez pourtant que je fais partie de ces êtres que les vicissitudes de l’existence brisent bien plus qu’elles ne les renforcent.
- Oui, vous auriez beaucoup déçu ce bon vieux Nietzsche ! Oh, mais c’est encore vous derrière ce foulard, non ?
- J’ai toujours tendance à surjouer : non ?
- C’est hélas votre talon d'Achille ! La meilleure façon de cacher ce cabotinage éhonté était encore de vous masquer le visage, un subterfuge que vous avez souvent utilisé (1).

Une histoire d’amour contrariée



- Finalement, le projet de concevoir l’aspect visuel d’un film tomba à l’eau. Comme bien d’autres projets dans ce domaine...
- Le cinéma et moi, cela a souvent été une histoire d’amour contrariée : j'ignore pourquoi.
- Le cinéma est avant tout un travail d’équipe : un concept que vous êtes, par nature, absolument incapable de concevoir ! J’ignore pourquoi ce metteur en scène voulait faire appel à vous car, entre les chambres avec vues et les cages d’escaliers, on a fait vite le tour de vos décors... Ah, ça, par exemple !
- Hein ?
- Cet escalier, c’est le même que sur l’image « Le privé à la cravate rouge » ?
- C’est qu’il s’agit de mon escalier fétiche : une superstition personnelle voulait qu’il me faille le représenter au moins une fois dans mes albums afin que les esprits qui assistent la Bonne Fortune me soient favorables !

« APPLE / IBM : le mur tombe »



Elle vient de dire : « Pour en revenir à ces hommes qui savent prendre la vague pour surfer vers la FORTUNE, le DESTIN multiplia les signes afin que vous ne vous ne manquiez pas ce courant favorable...»
- Vraiment ?
- Rappelez-vous : 1991 et la revue SVM Mac... L’article que l’on vous avait demandé d’illustrer s’appelait : « APPLE / IBM : le mur tombe »... Je lis : « Au cœur de l’ été, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe : IBM et Apple affirment, par une lettre d’intention datée du 2 juillet, leur volonté de travailler en commun sur les projets les plus stratégiques... »
- Et alors ?
- 1991 : vous aviez reçu un service de presse...
- A cette époque, cela se faisait des heureuses traditions.
- On y parlait déjà de Photoshop, d’Illustrator et de Xpress : cela n’a pas attiré votre attention ?
- L’ai pas même pas lu : c’était pour moi de l’araméen.
- Mieux, ou pire c’est selon, un metteur en scène vous contacta pour réaliser le DESIGN de son prochain film et il vous fit envoyer un Macintosh afin que vous puissiez travailler ensemble. Tous ces indices, mis bout à bout, n’auraient-ils pas du vous mettre la puce à l'oreille sur les bouleversements qui allaient venir ? Whatever... De ce sujet économique et technologique, les accord entre IBM et Apple, vous avez représenté un DEAL entre deux chefs mafieux ?
- J’en ai peur !
- Vous aviez même emprunté et mis en scène des personnages de « Lüger et Paix ».
- Le fourgue en artillerie non déclarée et le tenancier d’une boite de JAZZ, Corey.
- Comme le personnage joué par Delon dans « Le Cercle Rouge » ?
- Pas du tout : un clin d’œil à cette série « Les Bannis » où Don Murray, le cow-boy crétin de « Bus Stop » (il croit que l'on s’attire les faveurs d'une fiancée en la prenant au lasso), jouait le rôle d’un ex-soldat sudiste, Earl Corey (1)...
- Vous venez de perdre vos derniers lecteurs : personne ne se souvient de ce truc !

Privé dans l'escalier...



- « Les marées brassent les destins des hommes comme elles brassent les océans. Si les hommes savent prendre le courant favorable, ils voguent vers la FORTUNE ; s’ils le manquent, le DESTIN de leur vie s’enlise dans l’ÉCHEC... »
- Pourquoi m’infligez-vous ainsi cette sentence ?
- Je réponds, avec deux ou trois pages de retard, à votre réflexion : « vos cartons sont emplis de projets inachevés. Vous qui étiez, lorsque je vous ai rencontré, un véritable bourreau de travail, je me demande où vous avez pris cette mauvaise manie qui consiste à ne vous lancer dans des aventures artistiques qui ne verront jamais le jour... »
- Et vous auriez raté le courant favorable ? Au fait, de qui est-elle votre citation ?
- Shakespeare.
- Vous le relisez ?
- Non, pas vraiment. Il s’agit de la phrase qui est mise en exergue du livre « Les éperons de la Liberté » de Paul Meurisse.
- Qui ?
- Paul Meurisse. C’est un comédien (1).
- Ah ! Et où joue-t-il ?
- C’est à dire qu’il s’agit d’un vieux comédien.
- Je vois : le genre dont ne se souviennent que deux ou trois de vos lecteurs ? Vous savez quoi ?
- Non. Mais j’imagine que vous avez m’en instruire.
- Vous devriez faire une souscription, c’est à la mode sur INTERNET.
- Une souscription pour quoi faire ?
- Éditer vos vieux trucs, PARDI !
- Pour ceux qui se souviennent de Ben Webster ou de Gary Cooper...
- Par exemple.
- Ou Ann-Margret ? Linda Darnell ? Et même Capucine ?
- J’ignore absolument qui sont ces dames dont vous me parlez mais j’imagine que ça va dans le sens de mes conseils. Pour en revenir à la citation de ce bon vieux Will et à ceux qui loupent la vague, ce ne sont pas les signes prémonitoires qui auront manqués !
- Que voulez-vous dire ?
- Rappelez-vous : 1991 et la revue SVM Mac...

Le Toaster Fatal



- Finalement, une partie de votre travail peut être interprétée comme une mise en garde envers tous les dangers de la vie domestique.
- Exactement.
- Et votre œuvre devrait être déclarée d’intérêt public.
- On ne le soulignera jamais assez !
- Ainsi, après les dangers de la consommation concomitante de tranquillisants et de whisky, fut-il issu des meilleures barriques en chêne de certaines îles écossaises, voici…
- Le fait scientifiquement reconnu et selon lequel il est imprudent de griller ses toasts tout en restant dans sa baignoire, nouvelle variation autour du thème « COUPLES AU BORD DE LA CRISE DE NERFS ». Las de trop apparaître, l'auteur n'est plus qu'un reflet effrayé dans ce toaster fatal.
- Et c’était pour... ?
- La couverture de « Shanghai Express », ce magazine qui ne parlait ni de Marlene Dietrich, ni de Josef von Sternberg...

« Une étudiante Anglaise »



- Du coup, j’appelle ça « Une étudiante Anglaise » - qu’il précise l’auteur au sujet de la fille étendue dans une chambre avec vue sur Oxford, ou Cambridge, ça il s’en souvient pas.
- Et qu’étudie-t-elle ?
- Plus grand chose, je le crains.
- AIE !
- C’est exactement ce qu’elle s’est écriée en tombant à la renverse !
- Laissez-moi comprendre : il s’agit là de la première version du dessin précédent ?
- Voilà. Pour des raisons mystérieuses, il a été refusé.
- Mais c’est qu’elle était effroyablement morbide, votre idée ! Prétentieuse, avec ça : une référence absconse aux mauvaises blagues de l’apprenti Giotto envers son Maître, le vénérable Cimbabue... En tous cas, voilà une malheureuse pour laquelle l’aspirine ne sera plus d’aucun secours...
- Ce n'est pas de l'aspirine.
- Quoi d'autre ?
- Des tranquillisants.
- Mêlés avec de l'alcool, ça ne fait jamais bon ménage.
- C'était justement l'histoire !

Sur Oxford ou sur Cambridge ?



- Hon ! Hon ! - qu'elle insista - Je me demande…
- Et que vous demandez-vous ?
- Si vous réaliserez bien cette histoire, pardi !
- Quelle histoire ?
- Celle de cette MODÈLE qui, par malice, provoque ses artistes et les amène à commettre un faux-pas fatal, quoi d’autre ?
- Ah, celle-là.
- Vous avez raison, il faut préciser car vos cartons sont emplis de projets inachevés. Vous qui étiez, lorsque je vous ai rencontré, un véritable bourreau de travail, je me demande où vous avez pris cette mauvaise manie qui consiste à vous lancer exclusivement dans des aventures artistiques qui ne verront jamais le jour. Comme cette histoire de courtisane qui savait, par instinct, calculer tout ce qu’une femme peut accomplir comme méfaits sans se compromettre elle-même. Puis vous avez renoncé à une « Aphrodite » et sur laquelle vous aviez travaillé, une année toute entière...
- Ah, oui, l’histoire avec Stéphanie (1).
- Rien en comparaison des trois années que Gael vous consacra pour une « Salomé » (2), elle aussi restée dans vos cartons.
- L’Antique ne fait plus recette : c’était une erreur de jugement de ma part, n’en parlons plus !
- Comme vous voudrez. Voilà, en tous cas, la seule planche achevée et au sujet de cette créature qui savait imaginer tout ce qu’une femme peut accomplir comme horreurs sans être elle-même compromise : « Fenêtre sur... » ?
- Me souviens plus si c'est sur Oxford ou sur Cambridge, pour être tout à fait honnête. Du coup, j’appelle ça « Une étudiante Anglaise ».
- Et qu’étudie-t-elle ?

Chambre avec vue sur Chicago



CHAMBRE AVEC VUE.
- Non sur l’Arno mais sur Chicago.
- Plaisanterie vaine : personne ne se souvient de E.M. Forster.
- Des films de James Ivory, peut-être ?
- A peine... Ah ! Trop de couleurs, mon cher, trop de couleurs.
- Pourtant, j'en ai enlevé de la peinture si l'on compare avec la couverture originale (1).
- Encore une histoire de couple au bord de la rupture ? Et si, finalement, vous ne faisiez que tourner en rond autour de deux ou trois thèmes ?
- Quelle affreuse idée. Non ! Non ! Je ne me répète pas, je bégaye seulement un brin. Certes, cela rappelle « Before the Party » (2). Le seul changement semble être celui du lieu : de Manhattan aux bords du Lac Michigan. Mais les années ont passées et l’homme dévoile enfin sa véritable nature. Il a troqué son « « TUXEDO » pour revêtir la pose du Mélancolique:
« Dieu m'a donné, partage inique,
Une nature mélancolique
Hostile je suis, vil, ambitieux, sournois,
Triste, rusé, fourbe et timide.
Ni gloire ni femme n'éveille amour en moi :
En Saturne et l'automne la faute réside »
Il finira SEUL.
- C'est votre portrait tout craché ! Et c'est Karine ?
- Oui : la Karine de L'Isle sur la Sorgue.
- Naturellement, pas la Karin du Territoire des Dragons. Qu'est-ce qu'elle devient, au fait, votre blonde égérie et surtout votre histoire ?
- Vous avez vu un peu le taf, sur l'immeuble ?

Chambre avec vue sur Manhattan



- C’est pourtant vrai que vous êtes casanier : même dans vos représentations. Dès que l’on ne vous contraint plus à vous rendre, à contre-cœur, sur les scènes de conflits armées ou de situations en extérieurs, vous vous calfeutrez dans l’ombre dévote d’une bibliothèque, d’un musée... Ou bien d’une chambre d’hôtel avec vue.
- Ici sur Manhattan.
- Elle n’est pas formidable votre reproduction.
- C’est qu’il s’agit d’un « EKTA » que j’ai moi-même scanné.
- Il faudrait que vous rappeliez ce qu’était un « EKTA ».
- C’était une émulsion photographique produite par ce GÉANT, ce GOLIATH, qui, malgré son empire et ses milliers de brevets, a mordu la poussière.
- Pour vos plus jeunes lecteurs, il faudrait même rappeler, ou apprendre (la plupart n’ont jamais pris des images autrement qu’avec leur Iphone) ce qu’était un film argentique...
- C’est que je n’en ai pas.
- Quoi donc ?
- De jeunes lecteurs ou lectrices, what’s else !
- Imaginez que vous en ayez.
- Ça va pas être facile : je n’ai même aucune idée de ce à quoi ça ressemble.

« Vol au Musée »



- « C’est intéressant ce que vous dites », que vous me faisiez remarquer. Mais quoi, en particulier ? Car je dis tellement de choses fascinantes que je n’y fais même plus attention...
- Vous me demandiez, commentant le fait que j’utilise deux calques, un pour le noir et blanc et un autre pour la couleur : « puisque vous en êtes là, pourquoi ne nettoyez-vous pas ces barbouillages dus à l’utilisation des gouaches ? » Oui, ce serait une idée...
- Une idée ?
- Celle radicale, de me convertir et de tout faire à partir d’un puissant PC portable et d'une tablette graphique genre Cintiq. Jadis, un illustrateur était assigné à demeure dans son atelier, enchaîné à sa grande table à fabriquer les images. Une pièce attenante servait de remise pour la documentation. Oui, cela parait aujourd'hui incroyable mais tout était sur papier et ça prenait des étagères entières. On découpait des pages de magazines que l'on classait dans des chemises, espérant les localiser le jour où on en avait besoin. Une dernière pièce afin de faire poser les malheureuses qui allaient tenir le rôle de leur vie. Un rôle très court, hélas. Et les déguisements, bien sûr. C'était une activité extrêmement casanière...
Du coup, j’ai longtemps envié les écrivains qui pouvaient descendre travailler sur la FRENCH RIVIERA, en emportant simplement avec eux leur machine à écrire portative. Aujourd'hui, un illustrateur peut s'offrir le même LUXE. Vivent l’ordinateur et ses seize millions de couleurs embarquées. Oui, terminé l'enfermement dans cet atelier d'artiste aux murs couvert d’étagères emplies de gouaches, d’aquarelles, de pastels et de tous les crayons possibles ou imaginables mais sans jamais arriver à seize millions de nuances !
- Et si l’on vous proposerait un BEAU STUDIO, avec une grande verrière PLEIN NORD, du côté de SAINT-GERMAIN DES PRES, que choisiriez-vous ?
- Place de Furstenberg ?
- Par exemple.
- Je crois que mon côté OLD SCHOLL l'emporterait et que j'emménagerais dans l'atelier de la Place de Furstenberg !
- Je l'aurais parié ! Comment se nommait ce dessin qui, pour la première fois, mettait en scène (c’était un « Hitchcock Magazine »), ces lieux comparables à des cimetières aux pierres tombales plus ou moins colorées ?
- « Vol au Musée »...
- C’est vrai qu’il est pas très propre votre ciel, celui du tableau dans le tableau : gouaches ?
- Non, encres COLOREX : y’a pas PIRE pour faire des marbrures !

« Vol à la Grande Bibliothèque »



- Heureusement, coupant cours à mes états d’âmes concernant toutes sortes de guerres dont la représentation me gênait aux entournures, les Éditions HACHETTE désertèrent le Boulevard Saint-Germain au profit d'un coin hideux : les Quais de Javel. En même temps, le charmant vieux type qui me commandait des couvertures depuis tant d’années prit sa retraite...
- Faut le comprendre.
- Comment ça ?
- Quand on a commencé chaque matin de son existence en dégustant les succulents croissants au beurre du « FLORE » ou des « DEUX MAGOTS », on n’a pas le désir de s'étioler dans le quinzième arrondissement. (A cette funeste évocation, l’auteur se signa)
- Mon Dieu, NON ! Ce que vous dites-là est plein de bon sens mais, personnellement, je n’avais pas réussi à établir un lien entre ces deux faits !
- Mes petites cellules grises sont, en ce printemps, au meilleur d'elles-mêmes. D'ailleurs vous aviez conclu la notule précédente en affirmant que ce que je disais des choses très intéressantes...
- Moi, j’ai dit ça ?
- Je vous assure, mon cher : « c’est intéressant ce que vous dites », ce sont vos paroles mêmes !
- Comme c’est bizarre...
- Ça vous reviendra. Le Directeur Artistique prit donc sa retraite et vous avez réalisé qu’il était temps de quitter, vous aussi, le navire qui mouillait désormais dans les eaux inhospitalières du Quai de Javel...
- Voilà. Mais j’avais tiré parti de ces années versicolores et je me lançai dans les FONDS DE COULEURS, pour mieux mettre en valeur les personnages. Comme dans cette fresque destinée au « Salon du livre de Bécherel », un bled peuplé uniquement de libraires d’anciens, qu’on m’apprit...
- Et revoilà le voisin de Lagnes, cet ami aux mille visages, devenu bibliophile prêt à tout pour satisfaire sa passion, y compris dévaliser nocturnement ces Lieux de Savoir.
- « On peut comparer les bibliothèques et les musées à des cimetières aux pierres tombales plus ou moins colorées. Tout comme le crâne nous confiant « SUM QUOD ERIS », ces objets manufacturés symbolisent la brièveté de l'existence et la vanité de toute création au regard de l'éternité... » : c’était mon idée.
- Pensez-vous que ce commentaire s’imposait ?
- Je ne suis pas totalement idiot et j'ai simplement présenté ce dessin sous le titre: « Vol à la Grande Bibliothèque ».
- Ouf ! Ils auraient mal vécu, vos commanditaires, d’être comparés à des cimetières aux pierres tombales plus ou moins colorées...
- Ah ! Ça me revient.
- Quoi donc ?
- Le truc intéressant que vous disiez...
- Vite, avant que vous n'oubliez à nouveau !

WEEK-END SAUVAGE



- « Fasciné par la vie sauvage, le docteur Kurnitz tient à entretenir toute l'acuité des instincts naturels chez les fauves de son parc zoologique. Dans ce but, il les nourrit en lâchant parmi eux des proies animales vivantes, dont il observe, fasciné, la terreur et la souffrance. Mais les émotions, même les plus fortes, s'émoussent vite... » qu’elle racontait, la quatrième de couverture...
- Car voici l'illustration de ce « WEEK-END SAUVAGE de Hubert Corbin. Il passait, Kurnitz, à l’expérimentation humaine et si l’on en croit votre dessin ?
- Me souviens plus. Probable...
- C’est curieux cette réticence que je sens chez vous, au sujet de cette période versicolore.
- C’est sans doute parce qu’elle m’a été demandé et que je suis le genre de type qui, d’office, est contre tout ce qu’on lui impose, même gentiment. Surtout, il m’a fallu copiner avec les nouvelles technologies de l’Ère Numérique qui s’ouvrait. Plutôt qu’envoyer les originaux par FedEx ou DHL, il m’a fallu en faire des EKTAS afin qu’ils passent dans les gros SCANNERS rotatifs.
- Ah ? Le BLEU, c’est celui, caractéristique, de cette ancienne émulsion ?
- Dont les opérateurs ne se donnaient pas la peine de corriger la dérive chromatique.
- Votre noir à vous, il est bien propre.
- BICHROMIE, ma chère, c’est le NEC PLUS ULTRA pour la partie en « NOIR et BLANC ». La couleur est sur un autre calque et, ainsi, je peux avoir le meilleur des deux techniques.
- Puisque vous en êtes là, pourquoi ne nettoyez-vous pas ces barbouillages dus à l’utilisation des gouaches ?
- C’est intéressant ce que vous dites.
- Vraiment ? qu’elle roucoula, ravie...

Calibre 222 Remington



- NOM D’UNE PIPE EN BOIS ! s’exclama l’auteur.
- Qu’est-ce qui vous met dans tous vos états ?
- J’aurais juré que j’avais réalisé cette couverture pour un LIVRE DE POCHE. J’aurais même avancé un titre comme « Week-End Sauvage »...
- D’Hubert Corbin ?
- Exactement.
- Et alors ?
- En fait, non. Il s’agit d’une illustration pour un ouvrage de Frédéric Fajardie (1). Cependant le format ne correspond pas à celui de La Petite Vermillon et il s’agit bien de cet autre, tout en hauteur, destiné à la collection de chez L.G.F.
- C’est un bien épais mystère, en effet ! Vous avez toujours été assez négligeant dans le classement de votre travail.
- On peut pas tout faire : enchaîner les commandes à marche forcée et tenir un livre de compte ou écrire son journal.
- Vous avez, aujourd’hui et grâce aux banques d'images, tout le temps pour ça !
- Certes. Hélas c’est la mémoire qui me fait maintenant défaut...
- Misère humaine. Oh, c’est le grand retour du voisin de Lagnes.
- On m’avait prêté un fusil d’assaut, un Manurhin FSA-MR calibre 222 Remington, un truc alors en vente libre.
- C’est insensé.
- Égarements de la législation sur la vente des armes à feu. En tous cas, avec la complicité du voisin, bardé de baudriers militaires, j’en avais fait bon usage... (2)
- La LUNE est rose ?
- Oui : « La Lune a l’air très étrange. On dirait qu’elle cherche des MORTS... »

« Les Damnés »



- Et pourquoi ne trouviez-vous plus le bonheur en faisant l’ILLUSTRATEUR : « on se lasse de tout, c’est une loi de la Nature » ?
- Non, je n’étais pas très à l’aise dans la représentation de toutes ces guerres, celle en Afghanistan, celle en Irak, les histoires mettant en scène de fumeuses théories conspirationnistes...
- Pourquoi les avoir dessinées, alors ?
- Ben, c’est mon métier et je me voyais mal dire « NON » à Hachette / Le Livre de Poche...
- Évidemment... Houlà ! Vous vous êtes drôlement arrangé sur ce dessin.
- C’est que j’étais sensé être l’incarnation même du MAL. Je résume le PITCH : « Elizabeth Scarlatti, fondatrice de l'immense fortune Scarlatti, réunit secrètement les leaders industriels d'Europe et des États-Unis afin de sauver le MONDE LIBRE des plans machiavéliques de son fils, l'élégant, le brillant, mais extrêmement dangereux Ulster Stewart Scarlatti. Ulster Stewart Scarlatti devenu Heinrich Kroeger, partisan fanatique des nazis, un type prêt à livrer au IIIe Reich l'arme la plus puissante de la terre : toute la fortune de la famille Scarlatti... »
- Ah, quel salaud !... Mais avouez.
- Quoi donc ?
- Vous avez songé à ce film de Visconti... Hum... Comment s’appelait-il déjà ?
- « Les Damnés » ? Oui, un mélange de Frederick Bruckmann et de Martin Von Essenbeck, sur fond des puissantes aciéries de FEU le baron Joachim...
- Dites : il est pas très net votre ciel et l’on voit distinctement des traces de pinceaux.
- Ah, la gouache : ça laisse toujours des traces !

Etats d'âme...



- Mais... Qu’est-ce que je vois sur votre bureau ?
- Pardon ?
- Cela, faites pas l’innocent !
- Ah, la tablette WACOM ?
- Vous trahissez donc les nobles idéaux des jusqu’au-boutistes de la TRADITION ACADÉMIQUE ?
- Je vous arrête : je ne m’en sers que pour faire des retouches ou des ajustement sur les reproductions de mes dessins.
- Vous voulez dire que vous faites des photographies numériques de vos machins « OLD SCHOLL », réalisés avec de la sueur, de la mine de plomb, de l’encre de chine et autres techniques venues de l’abime du temps ?
- Exactement.
- C’est idiot !
- Rappelez-vous que la reproduction a toujours fait partie de l’itinéraire d’un type dans mon genre.
- Mais vous confiez alors cette étape à un honnête BANC DE REPRODUCTION.
- Je sais : l’a fallu s’adapter...
- Surtout, pourquoi que vous ne faites-vous pas directement des images numériques : ça serait beaucoup plus logique.
- Mince ! J’y ai jamais songé.
- Pensez-y ! Et c’est quoi ce truc que vous avez au bout des doigts ?
- Un STYLET, avec 2048 degrés de pression, pas un de plus, pas un de moins.
- Et vous en faites quoi ?
- J’efface les pétouilles car, pour le reste, je trouve ça aussi sexy qu’un RAPIDO !
- Vous n’avez jamais juré que par les pinceaux en poils de pure MARTRE KOLINSKY... Mais, sur ce dessin que vous venez de traficoter, le visage de Béatrice est en fait une RUSTINE que vous avez collé sur l’original. C’est quoi , cette histoire ?
- C’est le début de l’époque où j’ai commencé à être malheureux de faire l’ILLUSTRATEUR...