dimanche 25 décembre 2011
- Car contrairement aux apparences…
- Qui sont rarement trompeuses, tout comme les premières impressions qui sont toujours les bonnes !
- C’est le genre de paradoxe qui n’amuse que vous. Je reprends : vous n’êtes pas un dessinateur réaliste.
- Je me souviens d'une anecdote qui me fut rapportée, chez Casterman, à l’époque de la sortie de cet album : « Tueur de Cafards ». Mais sans que je puisse jurer de sa véracité car ma mémoire, vous le savez, flanche facilement. Le Big Boss me dit que Jacques T* (qui était un garçon sérieux, LUI, pour bien me faire sentir que, MOI, je l’étais beaucoup moins) avait réalisé des repérages très précis dans NYC et que s’il dessinait telle rue tombant dans telle avenue, c’était une vérité topologique que nul ne pouvait contester.
- Tandis que chez vous, la rue de Rivoli peut très bien donner sur Times Square.
- Vous exagérez encore mais ce serait amusant ! En tous cas, le belvédère du jardin public de mon enfance devient, dans « Magnum song », un lieu imaginaire du nom de « Chaumont’s Heights ».
- Du coup, on ne vous a jamais confié les pérégrinations parisiennes des personnages de Léo Malet ?
- Cela n’aurait pas été raisonnable, des fois que je confusionne Monceau et Montsouris !
- Mais, ici, ce sont bien les quais ?
- Oui, mais situés à deux lieux différents d’un plan à un autre et en changeant même de rive !
- Enfin, virtuellement ! Je me souviens de cette anecdote que vous me racontiez à propos de Léo Malet. Une américaine s’étonnait auprès de l’épouse de ce dernier de la grande science qu’avait l’auteur des mœurs criminelles et du milieu de l’UNDERWORLD. Elle demanda: « Pour en savoir si long, votre mari a du vivre longtemps aux États-Unis ? »
« Vous pensez ! Le plus grand voyage qu’il ait jamais fait, c’est Paris-Montpellier ! » répondit du tac-au-tac l’épouse de Léo Malet. Au fait, vous avez bien illustré certains de ses livres ?
- Pas directement : plutôt ceux de Frank Harding !
- Dans la préface que François Guérif écrivit pour l’une de ces rééditions chez NéO, nous pouvons lire au sujet de ces cités plus inventées que réelles : « C’est une ville imprécise, semblable à n’importe quelle métropole américaine ». Jacques Baudou renchérit : « La ville est la véritable STAR mais, paradoxalement, elle est très faiblement caractérisée… » Ainsi, comme l’exprime si bien Crystel Pinçonnat : « L'inscription de quelques noms propres suffit à ancrer le scénario dans la réalité américaine. Ce procédé crée artificiellement des lieux intérieurs ou extérieurs complètement stéréotypés tels une rue déserte dans un quartier sinistre, un terrain vague, un hôtel sordide ou une usine désaffectée. La ville est comme vidée de son contenu pour mieux déployer son rêve. Elle permet d'enchâsser des décors oniriques et hallucinés qui prennent l'allure de visions »...
- Exactement. Ainsi, sur l’image précédente, ce ne sont pas les quais de New-York City que j’ai mis en scène mais ceux de Granville. J’avais simplement écrit : « Une heure du matin, sur les quais de Old Jamaïca Embankment »…
- Et ce n’est pas vraiment l’aérodrome de La Guardia.
- J’en doute assez !
- Après « La Meilleure Façon de Tuer son Prochain », vous fûtes frappé…
- Traîtreusement.
- Si vous préférez ! Vous fûtes donc traîtreusement frappé par un petit drame éditorial : un individu sans goût vous vola, chez vos amis Albin et Michel, tout un album....
- Avant son impression et même sa photogravure: cet « Été Noir » méritait bien son nom !
- Et vous faites parti de ces individus que les vicissitudes de l'existence brisent bien plus qu’elles ne les renforcent : Vous eussiez fait de la peine à ce bon vieux Nietzsche !
- Savez-vous ce que je pense de Friedrich ?
- Je préfère l'ignorer. Du coup, gros coup de blues et les médocs qui font voir la vie en rose : c’est que vous en avez fait des histoires pour quelques planches…
- Cinquante d’un coup, ou bien une année de travail toute entière : ça fait un grand vide !
- Vous aviez même envoyé votre « CONSIGLIERI » sur le sentier de la guerre et il vous obtint de belles indemnités.
- Belles, c'est une affaire de point de vue.
- Vous envisagez un instant d’acheter une voiture neuve, ce qui nous eut heureusement changé des épaves qui ont toujours eu toutes vos complaisances. Et patatras, coup de folie : vous retournez à New-York City pour y claquer tout ce bel argent...
- Oh! Les gargouilles d'acier riveté qui ornent le « Chrysler Building »!
vendredi 23 décembre 2011
- Vous dites : « Je me souviens d’un temps où trouver des modèles faisait dans le genre fastoche. La procédure était simple : j’alpaguais tous ceux qui avaient la mauvaise idée de s’approcher de mon STUDIO ! »
- Le piège fonctionnait d’autant mieux que, auréolé d’une petite notoriété, je recevais beaucoup ! Et ces visiteurs étaient ravis de devenir des personnages de romans noirs. J’avais, en plus, un aplomb phénoménal et je m’autorisais toutes les audaces: ainsi, pour camper cet homme au chapeau rond et qui erre sans trop savoir pourquoi dans les allées du Père Lachaise, j’avais demandé à un vrai comédien de tenir le rôle. Un qui jouait à l’Opéra. Celui d’Avignon, ce très beau théâtre à l'Italienne. Des amis communs nous avaient présentés. Et c’est horrible : je ne me rappelle rien de la pièce : ni du nom de celle-ci, ni même s’il s’agissait d’un vaudeville, d’un drame ou d’une comédie musicale. Je me demande parfois s’il n’y a pas quelque chose d’effroyablement inconvenant dans le fait de considérer la vie comme une espèce de théâtre dans lequel on peut puiser des personnages ou des situations. De se dire, en rencontrant quelqu’un : « Oh, tiens: il ferait un bel assassin, celui-là ! ». Ou alors, en croisant une jeune femme callipyge: « Celle-ci semble née pour tenir le rôle d'une Antiope : Jupiter lui-même vous le dirait ! »
- Disons, pour conclure ce chapitre, qu’il est des crimes plus grands et, qu'après tout, comme le chante Barbara: « si la photo est bonne… » Mais il y a une chose qui me chiffonne : si vous êtes moins convaincant aujourd’hui, par exemple à convaincre un éditeur à publier votre pavé de 120 pages, est-ce parce que vous ne croyez plus en vous ? L’âge, peut-être ?
- Savez-vous ce que disait John Barrymore ?
- L’acteur ?
- Qui d’autre ? « Un homme n'est vieux que lorsque ses regrets prennent la place de ses rêves… »
- Touchée*!
- A cette époque, et cela revient comme un leitmotiv, vous dites que vous étiez convaincant car vous croyiez alors intensément en vous : est-ce là le secret du succès ?
- Sans aucun doute et bien plus que le talent !
- Et vous avez perdu la Foi ?
- En cours de route, c’est incroyable tout ce que l’on peut perdre, en plus de sa jeunesse !
- Genre : « Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
Il s'élance l'épée haute.
Et c'est... »
- Rien d’aussi romanesque mais des regrets, sans doute. Oui, qu’est-ce que j’étais convainquant. Je me souviens que ma notoriété ( VANITAS, VANITATUM ET OMNIA VANITAS mais cette idée ne m'effleurait pas !) était si grande et mon talent si recherché que ce sont les directeurs artistiques qui venaient me visiter dans mon ermitage du Lubéron !
- Un peu comme François I qui visitait Léonard en son manoir de Cloux ?
- Exactement et sauf que c'était une simple ferme provençale ! Ainsi un matin, arriva un directeur artistique qui m’entretint d’une campagne de publicité et d’un dessin dont je n’ai gardé aucun souvenir. Rien: le vide abyssal, comme si toutes les données avaient été effacées, ou détruites, et cela avec les normes de sécurité de l’armée américaine ! Je me souviens seulement avoir remarqué que les traits de son visage avaient une régularité toute classique. Alors, ZOU: sous les sunlights où je l’ai affublé d’un holster et…
- Oui, qu’en avez-vous fait, de ce malheureux, je vous le demande ? Un dieu ou un héros grec ? Non ! Un suicidaire qui se fait péter la tronche sous le kiosque à musique de la place de la République...
- Avant de rompre avec les éditions Casterman, vous aviez réalisé une histoire d’écrivain assassin, cela pour un numéro spécial de (A SUIVRE) célébrant les noces du POLAR et de la BD.
- C’est durant l’été 1981 que je demandais à plusieurs écrivains de me servir de modèles pour les différents personnages de cette nouvelle.
- Et ils ont tous accepté ?
- Étrangement oui. Je devais être très convaincant ou bien je croyais en moi. En tous cas, c’est par une fin d’après-midi ensoleillée qu'aux limites de la Beauce, je descendis en gare de Dourdan et que je gagnai une belle propriété : est-ce celle de l’ancien bottier de Napoléon III ou un truc de ce genre, mon souvenir est confus à ce sujet. Mais, ce qui est certain, c’est que je n’en retrouverais jamais le chemin. Whatever. Dans la fiction, cela devint :
« C’est dans la douce lumière d’une fin d’après-midi que je descendis en gare de D*, petit bourg du Hurepoix où résidait celui qui était en tête de liste sur mon petit carnet noir…
La villa de Gaston Vermillard fleurait bon le sirop en cette saison consacrée aux confitures ménagères. Le visage empourpré par la chaleur des fourneaux, mon ancien éditeur sortit faire quelques pas.
Je n’éprouve généralement aucune sympathie pour les éditeurs : ceux-ci souffrent d’un sentiment de persécution qui les entraîne à penser que Dieu ne créa les auteurs que pour en faire leurs ennemis naturels.
Pourtant, je m’étais attaché à Vermillard dont la chaleureuse bonhomie avait su faire fondre les glaces de ma réserve.
Sa trahison en fut d’autant plus cruelle… »
- C’est très curieux que vous ayez écrit, au bord d’une belle piscine au pied du Mont Ventoux et en pleine gloire, le récit d’un artiste fini.
- Ce que c’est que l’imagination ! Par contre, je n’aurais jamais imaginé, adolescent qui hantait les cinémas de quartier de Puteaux où j’étais alors exilé et où les démolisseurs s’en donnaient à cœur joie, c’est qu’en voyant « Adieu l’Ami », c’est que je mettrais un jour en scène son réalisateur, Jean Herman !
- C’est le Rédac’ Chef de « A SUIVRE » qui a du pousser un « OUF » de soulagement en se rendant compte qu’il avait échappé à la chute de ce « météore graphique dont les compositions extraordinairement intenses et l’univers très noir marqueront les premiers temps du magazine » ainsi que l’écrivait l’auteur de cette somme : (A SUIVRE) UNE AVENTURE EN BANDE DESSINÉE…
- Racontez ce qu’il vous chante mais vous ne pourrez m’enlever le fait que « Paris-Fripon » a très bien marché. Il y eut en eût deux rééditions, l’une dès que l’Écho des Savanes fut racheté par « ALBIN MICHEL » et une dernière, augmentée d'un prologue…
- Totalement inutile. Il y eut même un portfolio titanesque reproduisant quelques planches dans leur format original.
- L’ouvrage était superbement préfacé par Jean Vautrin.
- Personne ne vous refusait rien, à cette époque. Vous étiez, et à vos frais, monté spécialement à Paris pour numéroter et signer les exemplaires mais vous n’avez jamais touché un sou sur cette affaire. Pire, le photograveur (car une fois de plus vous aviez voulu superviser cette étape), vous rappela toujours qu’il n’avait jamais été payé non plus... Dites : vos décors rappellent étrangement ceux où se déroule ce drame conjugal de Pierre Granier-Defferre, « Le Chat ».
- Il y a une bonne raison à cela : il s’agissait, dans les deux cas, de Courbevoie.
- Les vôtres sont encore plus déglingués.
- Les BULLDOZERS avaient poursuivis leur œuvre et il ne restait plus que des ruines de ce qui avait été Le Rond Point de La Défense et tous les quartiers qui l’entouraient, du Pont de Puteaux jusqu’à L’Ile de la Jatte.
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